L'Image

Créé en avril 2006 dans le cadre du Beckett Centenary Festival à Dublin (Irlande) avec l’actrice Anne Brochet et le danseur Damien Jalet, L’Image a été recréé en Islande, en mars 2007, dans le cadre du Festival Pourquoi Pas ? à Reykjavik. A l’invitation de la danseuse et chorégraphe Erna Omarsdottir, elle a été présentée dans le cadre du Festival Les Grandes Traversées à Bordeaux, en octobre 2007.

 

Durée : 45 minutes

Conception

Arthur Nauzyciel

 

Lecture

Lou Doillon

 

Musique

Mileece

 

Danse

Damien Jalet

 

Scénographie

Giulio Lichtner

 

Production

Centre Dramatique National/Orléans/Loiret/Centre, Compagnie 41751

A propos de l'Image


Que fait Samuel Beckett dans l'Image ? Plusieurs réponses possibles, et même une infinité. Risquons-en quelques-unes. Il décrit une photo qu'il serait dérisoire de vouloir à nouveau décrire ici. D'une seule phrase de dix pages, sans virgule mais avec une majuscule et un point final, Beckett écrit avec des mots ce qu'un narrateur voit avec ses yeux. Le narrateur commente avec son langage ce qu'il voit et Beckett légende avec ses mots ce que le lecteur ne voit pas, mais le tout est un seul et même geste littéraire, une seule partition, un seul mouvement : andante ! Dans l'Image, Beckett habite un plan de toute sa langue. Il est in et out. Que l'on considère le texte ou que l'on songe à la photo, Beckett est dedans puis dehors. Il est homme extérieur, personnage intérieur, successivement paysage ou simultanément élément. Il est aussi arbre, vent, colline, chien. Peut-on tenter ce clin d'oeil : Samuel Beckett est présent dans chacun des mots de l'image. Sur la corde vibratoire unique de sa phrase, Beckett restitue toutes ensemble les gammes de perception par lesquelles des yeux voient des images et tentent de les restituer. Il crée une langue, fait un don. Son texte est à la fois une idée et une poésie.

Olivier Séguret

 

L’Image

Samuel Beckett


La langue se charge de boue un seul remède alors la rentrer et la tourner dans la bouche la boue l’avaler ou la rejeter question de savoir si elle est nourrissante et perspectives sans y être obligé par le fait de boire souvent j'en prends une bouchée c’est une de mes ressources la garde un bon moment question de savoir si avalée elle me nourrirait et perspectives qui s'ouvrent ce ne sont pas de mauvais moments me dépenser tout est là la langue ressort rose dans la boue que font les mains pendant ce temps il faut toujours voir ce que font les mains eh bien la gauche nous l'avons vu tient toujours le sac et la droite eh bien la droite au bout d'un moment je la vois là-bas au bout de son bras allongé au maximum dans l'axe de la clavicule si ça peut se dire ou plutôt se faire qui s'ouvre et se referme dans la boue s'ouvre et se referme c'est une autre de mes ressources ce petit geste m'aide je ne sais pourquoi j'ai comme ça des petits trucs qui sont d'un bon secours même rasant les murs sous le ciel changeant je devais être malin déjà elle ne doit pas être bien loin un mètre à peine mais je la sens loin un jour elle s'en ira toute seule sur ses quatre doigts en comptant le pouce car il en manque un pas le pouce et me quittera je la vois qui jette ses quatre doigts en avant comme des grappins les bouts s'enfoncent tirent et ainsi elle s'éloigne par petits rétablissements horizontaux c'est ce que j'aime m'en aller comme ça par petits bouts et les jambes que font les jambes oh les jambes et les yeux que font les yeux fermés assurément eh bien non puisque soudain là sous la boue je me vois je dis me comme je dis je comme je dirais il parce que ça m'amuse je me donne dans les seize ans et il fait pour comble de bonheur un temps délicieux ciel bleu d'oeuf et chevauchée de petits nuages je me tourne le dos et la fille aussi que je tiens par la main le cul que j'ai à en juger par les fleurs qui émaillent l'herbe émeraude nous sommes au mois d'avril ou de mai j'ignore et avec quelle joie d'où je tiens ces histoires de fleurs et de saisons je les tiens un point c'est tout à en juger par certains accessoires dont une barrière blanche et une tribune d'un rouge exquis nous sommes sur un champ de courses la tête rejetée en arrière nous regardons j'imagine droit devant nous immobilité de statue à part les bras aux mains entrelacées qui se balancent dans ma main libre ou gauche un objet indéfinissable et par conséquent dans sa droite à elle l'extrémité d'une courte laisse conduisant à un chien terrier couleur de cendre de bonne taille assis de guingois tête basse immobilité de ces mains-ci et des bras correspondants question de savoir pourquoi une laisse dans cette immensité de verdure et naissance peu à peu de taches grises et blanches auxquelles je ne tarde pas à donner le nom d'agneaux au milieu de leurs mères j'ignore d'où je tiens ces histoires d'animaux je les tiens un point c'est tout dans un bon jour je sais nommer quatre ou cinq chiens de race totalement différente je les vois n'essayons pas de comprendre surtout au fond du paysage à une distance de quatre ou cinq milles à vue de nez la masse bleutée d'une longue montagne de faible élévation nos têtes en dépassent le faîte comme mus d'un seul et même ressort ou si l'on veut de deux synchronisés nous nous lâchons la main et faisons demi-tour moi dextrorsum elle senestro elle transfère la laisse à sa main gauche et moi au même instant à ma droite l'objet maintenant un petit paquet blanchâtre en forme de brique des sandwichs peut-être bien histoire sans doute de pouvoir mêler nos mains de nouveau ce que nous faisons les bras se balancent le chien n'a pas bougé j'ai l'absurde impression que nous me regardons je rentre la langue ferme la bouche et souris vue de face la fille est moins vilaine ce n'est pas elle qui m'intéresse moi pâles cheveux en brosse grosse face rouge avec boutons ventre débordant braguette béante jambes cagneuses en fuseau écartées pour plus d'assise fléchissant aux genoux pieds ouverts cent trente-cinq degrés minimum demi-sourire béat à l'horizon postérieur figure de la vie qui se lève tweed vert bottines jaunes coucou ou similaire à la boutonnière nouveau demi-tour vers l'intérieur soit de nature à nous amener fugitivement pas fesses mais face à face au bout de quatre-vingt-dix degrés transferts rattachement des mains balancements des bras immobilité du chien ce fessier que j'ai trois deux un gauche droite nous voilà partis nez au vent bras se balançant le chien suit tête basse queue sur les couilles rien à voir avec nous il a eu la même idée au même instant du Malebranche en moins rose les lettres que j'avais alors s'il pisse il le fera sans s'arrêter j'ai envie de crier plaque-la là et cours t' ouvrir les veines trois heures de pas cadencé et nous voilà au sommet le chien s'assied de guingois dans la bruyère baisse le nez sur sa bitte noire et rose pas la force de la lécher nous au contraire demi-tour vers l'intérieur transferts rattachement des mains balancement des bras dégustation en silence de la mer et des îles têtes qui pivotent comme une seule vers les fumées de la cité repérage en silence des monuments têtes qui reviennent on dirait reliées par un essieu bref brouillard et nous revoilà qui mangeons les sandwichs à bouchées alternées chacun le sien en échangeant des mots doux ma chérie je mords elle avale mon chéri elle mord j'avale nous ne roucoulons pas encore la bouche pleine mon amour je mords elle avale mon trésor elle mord j'avale bref brouillard et nous revoilà qui nous éloignons de nouveau à travers champs la main dans la main les bras se balançant la tête haute vers les sommets de plus en plus petits je ne vois plus le chien je ne nous vois plus la scène est débarrassée quelques bêtes les moutons qu'on dirait du granit qui affleure un cheval que je n'avais pas vu debout immobile échine courbée tête basse les bêtes savent bleu et blanc du ciel matin d'avril sous la boue c'est fini c'est fait ça s'éteint la scène reste vide quelques bêtes puis s'éteint plus de bleu je reste là là-bas à droite dans la boue la main s'ouvre et se referme ça aide qu' elle s'en aille je me rends compte que je souris encore ce n'est plus la peine depuis longtemps ce n'est plus la peine la langue ressort va dans la boue je reste comme ça plus soif la langue rentre la bouche se referme elle doit faire une ligne droite à présent c'est fait j'ai fait l'image.

 

 

Note d'intention


Le projet concerne la mise en espace de la très courte nouvelle de Samuel Beckett, L’IMAGE, nouvelle très peu connue, une seule phrase de 9 pages, écrite en français dans les années 50, et qui raconte le souvenir d’une étrange idylle, une étrange rencontre amoureuse, dans l’instant de la mort.
Nous proposons une mise en espace, une sorte de performance, avec une comédienne, Lou Doillon et un danseur, Damien Jalet. Nous travaillons également avec le scénographe Giulio Lichtner.
Dans chaque lieu, ce travail est recréé en 4 jours. Comme nous privilégions la rencontre, nous aimons inviter des musiciens (ou d’autres artistes) du pays où nous sommes invités à participer au projet. Pour cette recréation à New York, Mileece a accepté notre invitation. L’idée est ainsi de réunir des artistes autour de cette phrase, chacun la prenant à son compte et à son tour dans son expression artistique.

Liens

Voir l'article paru dans le New York Times le 22/09/08